Pourquoi un manque d’adhésion aux mesures de prévention du Covid-19 en Afrique ? Quelles réponses ?

J’ai publié avec une équipe de sociologues et anthropologues dans Médecine Tropicale et Santé Internationale (MTSI) et l’American Journal of Tropical Medicine and Hygiene (AJTMH) les résultats d’une enquête que nous avons menée au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone, en Guinée Bissau et au Cap Vert, pour l’Organisation Ouest Africaine de la Santé. Cette étude apporte des informations inédites sur les raisons de la mauvaise adhésion aux mesures de prévention contre le Covid-19, informations cruciales au moment où les réticences d’une partie de la population a un impact important sur le respect des gestes barrières et la réussite de la vaccination.

Nos résultats quantitatifs montrent que la très grande majorité de la population a entendu et retenu les messages sur les gestes barrières (port du masque, distanciation, lavage des mains, ne pas se serrer les mains, éviter les foules) et pense que ces mesures sont utiles pour protéger du Covid-19 (la moyenne pour ces cinq gestes barrières va de 75,9 % en Côte d’Ivoire à 98,1 % au Cap Vert). Ce n’est donc pas une incompréhension des gestes barrières qui expliquerait leur faible respect.

Notre étude met, en revanche, en lumière une méconnaissance des voies de transmission du coronavirus, la majorité de la population pensant que seuls les malades transmettent le virus (de 48 % au Burkina Faso à 94 % au Cap Vert) et s’estimant donc à risque uniquement en présence d’un malade diagnostiqué comme ayant le Covid-19. En moyenne sur les cinq pays, 20,1 % de la population sait qu’une personne non malade peut transmettre le Covid-19, alors que 23,3 % pensent qu’un œuf peut le faire, 25,6 % un animal d’élevage, 25,9 % un chien ou un chat, 28,4 % un moustique, 28,8 % un poisson, 38,7 % un animal sauvage et 38,9 % de la viande mal cuite, ces animaux et leurs produits n’étant en réalité en aucun cas une source d’infection possible.

Par ailleurs, nous montrons une connaissance insuffisante des facteurs de risque de formes graves du Covid-19, notamment le surpoids, ainsi qu’une sous-estimation chez les personnes de plus de 60 ans du risque lié à leur âge. En revanche, les jeunes sont largement conscients d’être moins à risque pour la maladie tout en ignorant majoritairement qu’ils peuvent la transmettre à des personnes à risque.

Nous avançons l’hypothèse que la méconnaissance des voies de transmission du coronavirus et la sous-estimation des facteurs de risque de formes graves contribuent à un sentiment de non-exposition au Covid-19 qui incite à ne pas respecter les mesures de prévention. Ceci est renforcé par le fait qu’une partie importante de la population pense que si le Covid-19 fait des ravages sur d’autres continents, il n’est pas présent dans son pays, comme le montre notre enquête qualitative.

Par ailleurs, d’après notre étude les deux tiers de la population craint de contracter le Covid-19 dans un centre de santé (de 41 % à 92,5 % selon les pays), ce qui est susceptible de contribuer à une baisse de la demande de prévention, de dépistage et de soins pour l’ensemble des maladies.

Enfin, notre travail relativise l’impact de l’« infodémie » sur le manque d’adhésion aux mesures de prévention du Covid-19, l’infodémie étant la circulation abondante d’informations fausses sur internet. Nos données quantitatives montrent une confiance limitée dans les réseaux sociaux, tandis que les entretiens qualitatifs mettent en avant que les personnes qui pensent que la maladie n’est pas présente dans leur pays sont conscientes que de nombreuses idées fausses circulent sur les réseaux sociaux. Ces personnes fondent leur opinion sur une interprétation de leur expérience personnelle et de leurs observations, notamment le fait qu’elles voient sur les télévisions étrangères des images de malades et de morts, images qu’elles disent absentes des chaînes nationales.

Notre enquête a été menée avant le début de la vaccination, mais ses enseignements sur les causes de la faible d’adhésion aux mesures de prévention du Covid-19 s’appliquent aussi bien à la vaccination qu’aux gestes barrières. Sur la base de nos résultats, nous formulons des recommandations pour la communication :

  • Montrer la réalité du Covid-19 dans chaque pays.
  • Expliquer la transmission asymptomatique.
  • Sensibiliser aux morbidités à risque pour le Covid-19.
  • Développer un plan de communication envers les jeunes.
  • Rassurer sur la fréquentation des centres de santé.

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L’enquête quantitative a été menée par des équipes de sociologues ou anthropologues dans les grands centres urbains du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire, de Sierra Leone, de Guinée Bissau et du Cap Vert, en octobre 2020. 400 personnes de plus de 18 ans ont été interrogées en face à face dans chaque pays, selon une répartition par âge et sexe correspondant à la démographie. L’enquête qualitative a été conduite en janvier 2021 au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et en Sierra Leone.

Article AJTMH : https://doi.org/10.4269/ajtmh.21-0013

Article MTSI : http://revuemtsi.societe-mtsi.fr/index.php/bspe-mag/article/view/106

Une réflexion sur “Pourquoi un manque d’adhésion aux mesures de prévention du Covid-19 en Afrique ? Quelles réponses ?

  1. Bonsoir Monsieur Seytre, Bien reçu Cordialement.

    Dr Annick MONDJO Directeur du Programme de Lutte contre les Maladies Infectieuses Ministère de la Santé, BP 50 Libreville GABON

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